Deux jours parmi les "moins 300 mètres" à bord du sous marin "La Minerve"
le plus moderne de France en attendant la propulsion atomique

par André BLOCH

Un article paru dans le journal l'Aurore du 10 mars 1964

( merci à G. Gastaud )

La " Minerve ", qui est entré en action voici un peu plus d'un an, est un cigare d'acier peint en noir de 58 mètres de long et de 6 m. 75 de large ; c'est un des sous-marins à " hautes performances " du type "Daphné" de la Marine nationale, et je viens d'avoir le privilège de vivre quarante-huit heures à son bord

 

La "Minerve" fait partie de la génération d'après-guerre des sous-marins. Entre le U-Boote de la Kriegsmarine et le sous-marin, actuel, il existe la même différence qu'entre une locomotive à vapeur et une locomotive électrique. Cette différence peut être ex-primée par deux chiffres. Le U-Boote de 1939-45 qui représentait le "nec plus ultra" en matière de navigation sous-marine se déplaçait à 15-20 nœuds en surface et se traînait à 8 nœuds en immersion. En 1964, les sous-marins vont plus vite en plongée qu'en surface et le "Narval" qui atteint 16 nœuds en surface,-glisse entre deux eaux à la vitesse de 19 noeuds (1 nœud égal "1 mille marin-heure", soit 1.852 mètres-heure). Avec la Minerve la flotte sous-marine française moderne comprend 8 autres sous-marins à hautes performances du type "Daphné" de 850 tonnes, quatre chasseurs de sous-marins type "Arethuse" (400 tonnes) et six sous-marins de types "océaniques" de type "Narval" (1.200 tonnes). Cette flotte s'enrichira bientôt du sous-marin d'essai "Gymnote" dont le lancement est prévu le 15 mars, du premier sous-marin atomique "Q 252" et de quatre autres navires de cette catégorie. Ces sous-marins n'ont plus rien de commun aveu l'image des submersibles popularisés par les films de guerre.

Une seule torpille à la fois

Le pont de la "Minerve" ne comporte qu'une sorte de kiosque de forme oblongue, de 4 mètres 50 de haut protégeant les périscopes de veille et d'attaque, les antennes radios et radar, la prise d'air du schnorchel et l'orifice d'échappement du moteur. Le canon, les mitrailleuses antiaériennes. la scie antifilet, tout cela a disparu. En quelques chiffres, la " Minerve " c'est aussi 850 tonnes en surface, 1.040 en immersion, 16 nœuds en surface, une vitesse égale en plongée, 12 tubes lance-torpilles (8 à l'avant et 4 à l'arrière), un équipage de 49 hommes, des diésels, des moteurs électriques, des accumulateurs : un ensemble redoutable et presque parfaitement silencieux. Lorsque j'embarque à bord de la "Minerve" au petit jour, elle est tapie comme une bête de proie, près de son sister ship la "Doris", sous le pâle éclat de quelques lampes à incandescence, dans le port militaire de Toulon. Un vent aigrelet souffle du large. Sur le pont de la "Minerve" un matelot, seul, pistolet au côté monte une garde, ponctuée par le bruit métallique de ses pas sur le pont d'acier. Mais voici que tout s'anime, avec le retour des deux tiers de l'équipage qui ne couchaient pas à bord. L'appareillage est prévu pour 6 h 30. Avant l'arrivée du commandant, le dernier, à embarquer, le second fait effectuer un essai d'étanchéité. Tous les orifices du bâtiment sont soigneusement clos et la pression à l'intérieur est abaissée de 200 millibars, soit d'un quart de la pression atmosphérique normale, puis rétablie après une série de contrôles. Une à une, les réponses fusent dans le central-opération. "Etanche panneau de visite avant... Etanche logement..." Encore une vingtaine de minutes avant le départ, juste le temps de parcourir la "Minerve" de l'avant à l'arrière. Derrière l'étrave en bulbe qui contient le sonar, se trouvent les 8 tubes lance-torpilles avant qui ont la particularité de ne pas se recharger en mer. "Ce type de sous-marin", me dit l'officier torpilleur, "n'emporte que douze torpilles : une par tube. Pendant la guerre, les submersibles emportaient beaucoup plus de torpilles et les lançaient par gerbe pour être sûrs d'atteindre leur but. Aujourd'hui, avec les méthodes de lancement moderne, nous envoyons une seule torpille à la fois. Sinon avec les torpilles acoustiques que nous employons et qui se dirigent sur le bruit des hélices de la cible, nos torpilles attirées l'une par l'autre se suivraient dans la même trajectoire". Derrière les torpilles se trouve la chambre des tubes où logent les 30 hommes de l'équipage. Elle est meublée de 19 couchettes. 2 pour trois hommes, d'une douche et d'un réfrigérateur pour les boissons.

Dans le Central-Opération

Nous voici dans le carré des officiers qui à la taille d'un compartiment de chemin de fer. La chambre du commandant a deux mètres sur un environ, celle nient de chemin de fer. La chambre du commandant a deux mètres sur un environ, celle des officiers" le double, mais elle contient eue contient cinq couchettes et une table pliante. Pour ne perdre aucune place, un appareillage de calcul de tir a été placé en-dessous et empêche d'étendre ses jambes. La place ici se calcule au millimètre. Cette impression est confirmée lorsque j'entre dans le Central Opération. Le C.O., c'est le cerveau de la Minerve, les yeux et les oreilles du sous-marin. Dans le C.O. ont été rassemblés les périscopes de veille et d'attaque. les sonars, la radio, le radar, les dispositifs de lecture de cartes et de lancement des torpilles. Là se tient le commandant pendant les attaques, ou l'officier de quart pendant la navigation en plongée. Au-dessous de la " baignoire " et après le Central-Opération est situé le Central Sécurité-Plongée avec les commandes des barres de plongée avant et arrière et la barre, toutes les trois pouvant être actionnées par un système de pilotage automatique. Plus loin. vers l'arrière les réfrigérateurs où sont stockés les réserves de nourriture pour un mois, les cuisines de la même taille que celles d'un wagon-restaurant et les toilettes. Puis !es compartiments moteurs avec les Diesels et les moteurs électriques, enfin le carré des 16 officiers mariniers avec ses 11 couchettes et .ses quatre tubes lance - torpilles arrière. A l'ensemble de ces installations, il faut ajouter sous les planchers du carré des officiers et du C.O., les cent tonnes d'accumulateurs qui propulsent le bâtiment en plongée et sous le plancher du "Central Sécurité-Plongée ", les compresseurs d'air et d'huile et les sas d'évacuation des ordures. Le tour du sous-marin est fait. Il est l'heure d'appareiller.


Ma première plongée

- Aux postes de manœuvres " : l'ordre vient de retentir à l'interphone. Sur le pont.à l'avant à l'arrière, l'équipage se prépare à larguer les amarres. A 4 m 50 du sol sur une petite plateforme de deux mètres sur un, le commandant la " Minerve ". un officier 30 ans s'est casé tant bien que mal au côtés du second, de l'officier de manœuvre, du timonier et d'un téléphoniste Une ultime vérification:
-Paré la barre ?
-Paré les moteurs ?
-Paré plage avant ? plage arrière ?

-Balancez les lignes d'arbres Balancez les périscopes.
Lentement les périscopes sortent de leurs logements et s'élèvent dans ciel encore noir.
-Chassez une seconde au 1; au 2; au 3
Des cinq ballasts du sous-marin tour à tour sort un mugissement d'air comprimé.
-Paré à appareiller.
Lentement la "Minerve" quitte son appontement et pique sur le milieu de la rade. Les ordres se succèdent à cadence très rapide.
-Moteurs avant 4.
" Un dernier commandement et le sous-marin pique vers la haute mer agitée seulement par un léger clapot. Un hurlement rauque marque la fin de cette croisière au soleil hivernal.
-Alerte.
Par le puits obscur, suitant de graisse, je précède l'officier de quart à l'intérieur du submersible. Les deux écoutilles qui mènent sur la baignoire sont fermées. Les purges sont ouvertes. Un ordre :
- 12 mètres.
L'eau envahit les ballasts tandis que la "Minerve", lentement, en quatre minutes exactement s'enfonce sous les flots. Deux hommes, les mains sur les commandes des barres de plongée, veillent à ce que le bâtiment reste horizontal.
-3... 7... 10... 12 mètres
Le sous-marin continue sa route en pilotage automatique avec ses moteurs Diesel. Ceux-ci puisent l'air à l'extérieur par le schnorchel. Le schnorchel, c'est un énorme tuyau qui aspire l'air à l'extérieur lorsque le sous-marin est en plongée périscopique, c'est-à-dire pour la "Minerve" à 12 mètres. Chaque fois qu'une vague le submerge, un clapet l'obture automatiquement. -On éprouve alors une sensation, des plus désagréables, celle de manquer d'air, car les moteur Diesel aspirent aussitôt l'air qui leur est nécessaire à l'Intérieur du sous marin. Les hommes doivent alors se contenter de la maigre atmosphère qui leur est laissée, Heureusement, le commandant a interrompu mes tristes réflexions sur les inconvénients du schnorchel en m'invitant à prendre le petit déjeuner.

Pas de mal de mer


Aucun roulis, aucun tangage. A 12 mètres la "Minerve" glisse dans l'eau comme un énorme poisson. Nous sommes en plongée et je ne m'en rends même pas compte. "Ici nous n'avons jamais le mal de mer. Du moins tant que nous sommes en plongée et je préfère de loin passer une nuit en dormant à 200 mètres de profondeur plutôt que d'endurer les mouvements de la mer en surface", me confie le second. " De toute façon, me précise-t-il, à cette profondeur de 12 mètres nous avons encore le périscope" Des périscopes, il y en a deux : celui d'attaque, qui a la particularité d'être fixe. L'observateur assis sur un siège ne bouge pas mais fait tourner électriquement la partie de l'appareil qui émerge du navire. Et puis, il y a le périscope de veille, beaucoup plus grand et équipé d'une antenne de radar miniature, que l'officier de quart fait pivoter pour effectuer un tour de l'horizon.
-Bruiteur dans le 280
la voix de l'homme de veille sonar vient d'annoncer un écho.
- Bruiteur se rapprochant dans le 280 à 9.000 mètres
Lentement je 'tourne avec le périscope et j'aperçois, s'approchant de nous, un splendide pétrolier dont l'équipage ne se doute certainement pas qu'il est épié.
- But à 8.000 mêtres dans le 280.
Le commandant s'est déjà installé au périscope d'attaque, comme si ce nétait pas une cible fictive que nous avions devant nous. Peu à peu la distance diminue.
- 4300 mètres... 3.000 mètres...
à 1.500 mètres, le commandant l'œil toujours rivé à son périscope, laisse tomber le mot qui scelle le destin de la cible :
- Feu
Ici le dialogue s'arrête. Plus de calcul de trajectoire et de vitesse comme pendant la seconde guerre mondiale. En combat réel, les éléments de vitesse, de direction et de distance de la cible sont transmis à un calculateur électronique qui les inscrit dans le système de pointage de la torpille. Celle-ci, à têie acoustique - elle coûte entre 100.000 et 250.000 F- se dirige droit sur l'hélice de la cible.

Un cinéma pour 15 spectateurs

Théoriquement notre pétrolier vient de sauter et des centaines de milliers de litres d'essence ou de pétrole brûlent sur la mer lors que le commandant m'invite à v enir déjeuner. "Nous sommes arrivés dans notre zone d'exercice" déclarent pendant le déjeuner, les spécialistes, l'officier détecteur et l'officier transmetteur. A partir de maintenant, nous allons naviguer bien sagement entre 12 et 30 mètres pour servir de cible aux appareils de détection de notre sister-ship le "Doris". Pendant que l'équipe de marins de quart reste à l'écoute de la "Doris" je suis convié à une séance de cinéma dans la chambre des torpilles avant. C'est ainsi que j'ai pu assister à la projection de "La loi des rues" et du "Puits aux/trois vérités" à 30 mètres de fond. Il y avait là 15 spectateurs. Pour rétablir l'équilibre du sous-marin on avait fait passer 300 litres d'eau de mer de la caisse d'assiette avant à celle de l'arrière. Tandis que j'assistais à cette séance de cinéma insolite, la séance de chassé-croisé entre la "Minerve" et la "Doris" était menée tambour battant sous les ordres des officiers détecteur et transmetteur. " Ici", me disent-ils, "nous sommes au centre d'une monstrueuse oreille ; dès que nous avons dépassé l'immersion de 12 mètres, elle remplace les périscopes et le radar " Pour vous citer un chiffre : avec notre sonar nous pouvons repérer le "France" lorsqu'il navigue à pleine vitesse, c'est-à-dire à 35 nœuds, à une distance de 60.000 mètres.

A 300 mètres de profondeur

30 m de profondeur, ce n'est pas suffisant pour échapper aux grenades. En temps de guerre la "Minerve" doit pouvoir descendre beaucoup plus bas. Silence et profondeur, voilà ses deux atouts.
- Alerte ... Plongée à trois cents mètres.
Pendant la guerre, les submersibles ne plongeaient qu'à 150 mètres. Maitenant "La Minerve" descend sous un angle de 30 degrés vers les abîmes des 300 mètres. L'aiguille du manomètre des profondeurs se déplace : 50... 60... 100... 170... 200... 260 mètres. A 280 m le sous-marin comme un dirigeable s'approchant du sol, est redressé par l'homme de barre. Il décrit sous l'eau une ample ressource et se stabilise. Nous sommes à 300 mètres. On vérifie une fois de plus l'étanchéité.

Une étincelle et ce serait la catastrophe

A cette profondeur, me dit le commandant, la moindre fuite et le bateau se remplirait à la cadence de 100 litres à la seconde. L'eau y jaillerait à 280 km heure par une ouverture de la grosseur du petit doigt et au bout de 3 à 4 minutes nous serions perdus. Sept à huit tonnes d'eau suffisent à couler le bâtiment. A 300 mètres l'eau exerce une pression de 30 kg par cm 2 et un bras s'offrant à un jet jaillissant de la coque serait coupé net comme par une scie circulaire.
Dans les différents compartiments sous la pression de l'eau qui fait rétrécir la coque il est maintenant impossple d'ouvrir les tiroirs ou les portes des placards. La coque épaisse de la "Minerve" s'est renfermé comme un étau sur les boiseries. Nous allons rester ainsi à 300 mètres pendant quelques heures dans le calme total des grandes profondeurs, navigant à 15 noeuds.
Au diner, les officiers de la "Minerve" m'ont offert le champagene pour fêter mon entrée dans le club des moins 300 .
- Nous avons 1,5 p. 100 de gaz carbonique.
La voix du matelot a résonné calmement dans le carré des officiers. Le commandant a simplement répondu :
- C'est très bien.
La proportion de gaz carbonique peut monter sans danger jusqu'à 3 p. 100, m'a expliqué l'officier mécanicien. Ce que nous surveillons avec attention, c'est la teneur en hydrogène. Elle augmente beaucoup en fin de charge des batteries. Quand elles ont emmagasiné le maximum d'électricité, elles dégagent de l'hydrogène. 5 p. 100 de ce gaz, dans l'air, une étincelle, une flamme et le sous-marin fait explosion. C'est un peu pour cela qu'il est interdit de fumer à bord bien que le clou d'une chaussure suffise à provoquer une catastrophe.
Tandis que la "Minerve" fait surface, je vais m'étendre sur une couchette et ne me réveille qu'à l'aube. Le temps d'aller fumer une cigarette et d'observer des dauphins nageant à nos côtés, et la "Minerve" a de nouveau plongé pour une nouvelle journée entre 12 et 30 m. de profondeur, où elle servira encore de cible fictive à la "Doris". Quelques heures plus tard, la tempête se déchaînait au large de Toulon et pour regagner le port vers 22 heures nous affrontions un vent de force 5 qui faisait rouler la "Minerve" en immersion périscopique à 12 mètres. Le roulis augmentait encore, lorsque le commandant fit faire surface pour regagner le port. Le sous-marin accosta sans autres incidents.
En fait, la partie la plus périlleuse de ce voyage se déroula lorsque je dus quitter le pont de la "Minerve" enfin immobile, pour gagner, par une planche étroite, branlante et grasse, le quai d'amarrage.
Les voyages sous la mer seraient-ils plus dangereux... quand on revient au port ?

 

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